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04.09.2010

A la manière de...

Mme D…



A force de ne rien supporter, Mme D… est devenue insupportable. Tout chuchotement lui cause souffrance et s’il advient qu’un chat éternue, la voici qui crie au vacarme.

Mme D..., en voisine attentive, mais nullement attentionnée, guette le moindre pas de ceux qui ont l’outrecuidance d’habiter l’appartement du dessus et de marcher. Elle monte aussitôt à l’étage, sonne rageusement ou tambourine violemment à la porte. Les occupants sont partis en vacances. Elle n’en démord pas : si on ne lui ouvre pas, c’est mauvaise volonté, défaut de courtoisie, refus de s’expliquer.

La nuit venue, son imagination délirante lui suggère des étreintes fauves qui font danser les lits et réveillent sa convoitise. Non que Mme D… soit frustrée. Mais comme elle n’est chatouilleuse que de l’oreille, elle considère qu’un toussotement est un viol de son pavillon et le rire d’une jeune fille, une indécence qui heurte son austérité et qu’elle n’explique que comme le symptôme des turpitudes qui gangrène la jeunesse. Il faut dire que Mme D… a largement dépassé la soixantaine ; le rire n’est plus pour elle que le souvenir d’une époque où elle pouvait encore offrir quelques charmes aux caresses masculines.

Mme D… récrimine. Elle se complaît dans ces récriminations qui meublent ses journées. Elle adresse des lettres à tout va : lettres de menaces aux locataires, lettres de plainte au propriétaire, lettres de doléances au syndic. Elle les en abreuve, elle les en inonde, elle les en submerge. Certes, le style manque. Mais il n’importe ! C’est la quantité qui prime. Le nombre suffit à satisfaire sa hargne.

Céziers.

31.08.2010

Mon vieil ami Oscar

Paroles.



- Je parle, donc je suis… dis-je, sentencieusement, à Oscar.
- Ben, voyons ! m’interrompt-il en s’essuyant la joue. Tu parles, donc j’essuie. Car tu postillonnes, mon cher !
- Diable ! serais-je donc à ce point vieillissant que je ne maîtrise plus mes glandes… salivaires, évidemment !
- C’est que vous, les Français, vous avez le défaut de parler trop.
- C’est que nous, les Français, nous avons beaucoup de choses à dire.
- Vous avez surtout la langue bien pendue.
- La conformation de nos organes phonatoires est telle par la volonté du « grand horloger » qui régit le monde. Aussi lui rendons-nous hommage par l’accomplissement de cette fonction : nous parlons.
- Tu parles !
- Justement : je parle !
- Sais-tu bien comment l’on punit les récidivistes chez nous, en Belgique - et je ne connais point plus cruel châtiment ? On les enferme dans une cellule avec un Français. Généralement le condamné implore grâce au bout d’une semaine.
- Je comprends à présent pourquoi votre niveau s’élève : vous avez de bons formateurs.
- Tu veux toujours avoir le dernier mot, n’est-ce pas ?
- Pourquoi le dernier ? J’ai encore tant de choses à raconter…
Oscar me considère, découragé, me salue et s’éloigne en sifflotant : Paroles, paroles, paroles, encore des paroles…

Céziers.

28.08.2010

A la manière de...

Monsieur N...



N... arrive tôt le matin à son officine et demande à sa secrétaire qu’on ne le dérange pas. Il s’enferme dans une pièce. Que fait-il ? A quel dossier travaille-t-il ? Il lit le quotidien du jour, il en parcourt les gros titres, il s’informe.
Demandez à être reçu par lui. Cela est impossible : il est affairé. Il ne peut vous accorder de rendez-vous que pour la semaine suivante tant il est submergé de travail. Vous n’en avez que pour quelques minutes ? Certes, mais ces minutes-là lui sont précieuses : il rédige le courrier qui assurera sa promotion.
L’entrevue a lieu enfin. On vous introduit religieusement dans le sanctuaire. Derrière un bureau encombré de dossiers qu’il n’a pas ouverts, de documents qu’il n’a pas consultés, de feuillets qu’il n’a jamais lus, N…, croulant sous le poids de sa charge, vous présente le visage agacé d’une personne surprise en plein labeur.
Vous commencez à exposer le sujet pour lequel vous vous êtes permis de le déranger. Le téléphone sonne. Il décroche et se lance dans une longue conversation – qu’il ne peut remettre à plus tard et durant laquelle il oublie votre présence. Quand il revient à vous et que vous reprenez votre exposé, il vous écoute avec distraction, vous interrompt, vous dit ce qu’il pense de l’affaire qui vous préoccupe et, bien qu’il ignore le fond d’un problème qui ne l’intéresse pas, vous promet de trouver une solution dans les jours à venir, puis vous remercie.
Mais quoi ? N’est-il pas chef de bureau ? Et l’autorité d’un chef ne se mesure-t-elle pas à la morgue dont il convient de se parer pour recevoir des visiteurs ? N… ne l’ignore pas : il sait se faire humble devant les grands et se grandir devant vous qui avez besoin de lui.

Céziers.